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Voyage suburbain

Cet après-midi, vendredi 28 Octobre 94, une vieille femme est tombée sur le quai du métro, devant moi.

Le matin je venais d’assister à la démonstration d’un nouveau système de CD-Rom interactif. La conversation avec les techniciens et les commerciaux était agréable. Je me complaisais avec délectation à converser dans le jargon ésotérique des initiés.
Je venais de terminer la réalisation d’un immense mur d’écrans vidéos, destiné à simuler les usines de fabrication d’emballage alimentaire pour la Cité des sciences et de l’industrie.
C’était une journée fraîche mais ensoleillée.

En remontant le boulevard pour atteindre le métro je m’étonnais de ne plus apprécier Paris comme avant. Je contemplais les magnifiques immeubles qui bordent les artères, et au contraire des années précédentes, où l’architecture parisienne me faisait rêver, je n’y voyais plus que le symbole d’une bourgeoisie responsable de la misère dans laquelle nous survivions.
Dans le métro, j’avais été sollicité cinq fois : un vendeur du magazine « Réverbère », un malade du Sida, deux gitans qui jouaient de l’accordéon, un SDF, et un infirme assis dans un couloir.
Par comparaison, je ne peux pas m’empêcher de me rappeler la qualité et le calme du métro Québécois.

Le système de défense des technocrates et des politiques pour se disculper de leur impuissance, est souvent de s’abriter derrière le spectre du pire. Le métro Parisien serait le meilleur métro du monde et dans tous les cas il y avait pire : le métro new-Yorkais. Cet argument milles fois entendu arrivait à éteindre notre rébellion face aux wagons bondés, la saleté permanente des couloirs, l’agressivité des meutes de contrôleurs, les hurlements insupportables des rames dans les virages, le matraquage publicitaire omniprésent.

Je me suis assis sur un siège le long du quai, il permettait de vraiment s’asseoir, au contraire des espèces d’ersatz anti-SDF, en tubes coudés, de la station Place d’Italie qui ne permettent pas de s’asseoir confortablement. Toujours cette logique du pire.
Conception du métro comme de la plomberie servant à véhiculer des masses.
Je venais d’ouvrir mon livre de Dans Simmons « Les Fils des ténèbres » lorsque la rame est arrivée.
Les wagons étaient saturés de monde. Les gens tassés les uns contre les autres ne laissaient pas le moindre espace pour entrer.
Je laissais passer cette rame en espérant sans trop y croire prendre la suivante et me replongeais avec avidité dans cette nouvelle version des aventures du compte Dracula.
Dan Simmons avait réussi à renouveler le genre, en y ajoutant ce savant mélange de précision scientifique et morbide qui ont fait la popularité des romans d’Ellroy ou de Thomas Harris.
Trois rames de métro aussi remplies les une que les autres se sont succédées.
Une demi-heure s’écoula dans cette misère urbaine dans laquelle on nous oblige à survivre.

Le signal de fermeture des portes retenti. Je jetais coup d’oeil rapide, mais les rames étaient toujours combles. Nous étions nombreux sur le quai à attendre qu’un train moins encombré arrive. J’allais replonger dans mon roman lorsqu’une vieille femme s’est brutalement effondrée sur le quai devant le train immobile. Elle avait été brutalement repoussée hors du wagon alors qu’elle essayait d’y pénétrer avant la fermeture des portes.
Elle était habillée en tailleur avec une élégance classique. Elle avait les cheveux gris argent et un collier de bijoux. Ma mère aurait pu s’habiller ainsi.

Un homme en costume beige assis à ma droite m’a devancé et s’est précipité pour l’aider à se relever. Il était le seul. Les passagers debout devant elle ne bronchaient pas, sans doute de peur de perdre leur place en descendant du wagon.
Une sorte de barrière infranchissable semblait séparer le monde des wagons et le monde des quais.

En tombant à l’extérieur du train, la femme avait cessé d’appartenir à leur dimension. C’était à nous d’agir : la population du quai. D'ailleurs, la sonnerie venait de retentir à nouveau, le wagon allait repartir.
Je secondai l’homme en costume, car la vieille femme semblait ne plus vouloir se relever. Après une brève tentative pour se redresser, elle s’était rallongée sur le côté, appuyée sur un coude. Son visage s’était défait et elle s’était mise à sangloter.
La rame ne démarra pas, le chauffeur voyant la scène depuis sa cabine, attendait sans doute la suite des événements.

Avec l’homme en costume, nous avons pris vigoureusement la vieille femme par les bras pour la relever. Nous aurions dû la laisser se reprendre, mais l’image de cette femme effondrée sur le quai nous paraissait tellement obscène qu’il était devenu impérieux qu’elle se relève.

Une fois debout elle s’est retournée vers la foule compacte des passagers immobiles sous la lumière crue du compartiment, et elle a criée en sanglotant. « Bande de Salauds ! pourquoi pousser les gens ? ». Personne n’a réagi. L’intérieur du wagon était figé dans l’attente du départ. Quelqu’un parmi les hommes du premier rang avait poussé cette dame hors du wagon, alors qu’elle essayait de s’y glisser. Mais sans doute ne se rappelait-il même pas de son geste.

Lentement, d’une démarche incertaine elle a tourné le dos à la masse immobile, et est allé s’asseoir sur les bancs le long du quai.

L’homme en costume était parti.
J’ai repris ma place à ses côtés.
Elle marmonnait en se massant le poignet « c’est affreux, affreux. »
Je lui proposai d’aller chercher un médecin, mais elle a refusé. Elle s’efforçait de retrouver sa dignité.
Et je pouvais ressentir à quel point cela avait été humiliant pour elle de se retrouver projetée ainsi par terre.

Je me suis replongé dans mon livre en me disant qu’elle avait raison. Que c’était terrible. J’ai à nouveau ressenti une bouffée de haine contre la cette misère morale dans laquelle le mépris des dirigeants nous accule.

Elle a laissé passer deux rames puis elle s’est péniblement levée et s’est glissée dans un wagon plus clairsemé.
En se levant elle m’a dit. «Merci Monsieur».

J’ai laissé passé quelques rames puis je suis rentré.
Sur le trajet de retour, je n’ai été sollicité que deux fois par des quêteurs, il y avait trop de monde dans les wagons pour pouvoir y circuler.


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