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Voyage avec le suicide.

Héphaïstos m’a abandonné. Le petit démon qui me guidait est épuisé.

L’inconscience qui m’habitait ne m’obscurcit plus les yeux. Ce monde merveilleux de l’art auquel ma mère m’avait fait croire ne m’apparaît plus que comme une concentration de médiocres, hypocrites incultes, jaloux et haineux.

L’amertume est dans mon être. Ils ont réussit à me faire douter. J’en arrive à me demander si j’ai mérité d’avoir eu les moyens de faire toutes ces oeuvres, qui ont contribuées à maintenir l’illusion d’une vérité de l’art.

Je marche de longues heures, entre Saint-Michel et Saint-Germain, en regardant les bateaux mouches éclairer les façades. Je me raconte mon suicide. Un jour je me tuerai peut-être. Un jour de désespoir plus grand que les autres. Un jour, où tu ne seras plus là pour m’aider à continuer de rêver et croire en moi. Un jour, où la terrible pression de ces soucis quotidiens, qu’on dit petits pour ne pas les voir, aura eu raison des derniers vestiges du rêve qui me guide.

Il faut que j’écrive ma lettre d’adieu. Cette longue lettre que je serais incapable d’écrire le jour ou j’appuierai sur la détente.
Didier s’est suicidé par chagrin d’amour et de vivre en se tirant une balle dans le coeur comme Maïakovsky. Je me suiciderai en me tirant aussi une balle dans le coeur, mais je ne penserai pas à Maïakovsky. Je penserai à toi, à Marie-France, aux Isabelles, à tous ceux que j’ai accompagnés le long du fleuve de la vie. Tous ceux qui m’ont aimé et que j’ai aimé, et à qui je demande pardon de les abandonner. Je me tuerai par chagrin d’amour. Non pas par manque de cet amour que tu m’as tant donné, mais par mon propre manque d’amour pour ce quotidien si médiocre qu’on nous impose, et que nous acceptons servilement, sans lutter. J’ai beaucoup de haine en moi. Beaucoup de haine contre ceux qui à chaque étage de ce monde sont responsable d’un petit peu du malheur de tous.

Mais je ne veux pas que ma mort soit une souffrance pour toi.
Si je me tue, c’est que ma souffrance morale est devenue trop intolérable, ma mort sera donc une délivrance, je veux la savourer pleinement, et que vous fêtiez mon départ.

Récemment, un grand metteur en scène est mort. Dans une interview, j’ai appris que, lorsque sa mère s’est éteinte, ses derniers mots dans un souffle avaient été: “c'est merveilleux”, les mêmes mots que Jung sur son lit de mort.
J’aimerais partir ainsi, comme une libération. Mais dois-je attendre mon heure pour savourer ce merveilleux voyage vers la fin, dois-je dédier ma mort à l’amertume et à la haine? Ne devrais-je pas plutôt la dédier à l’amour et au plaisir de vivre?
Comment vais-je choisir l’ultime seconde? Peut-être est-ce maintenant que je suis si heureux de vivre avec toi que je devrais mourir. Car je sais qu’après autant de bonheur il n’y aura plus que de la souffrance.


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