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Media 000 MEDIA øøø

ARTICLE DANS LIBÉRATION

LIBÉRATION VENDREDI 27 MAI 1983

REVERIES : NGUYEN MINH COURT ENCORE
Yann Nguyen Minh s'est installé à Beaubourg avec son dispositif vidéo Media 000 :
une jeune fille s'éprend d'un ordinateur et ne veut plus le quitter. L'artiste aussi.

D'abord graphiste et dessinateur, Yann Nguyen Minh est victime du syndrôme vidéo en 1977 quand il découvre aux Arts Déco du matériel adéquat flambant neuf et des professeurs pour lui dire « Fait ce que tu veux ». Il prend donc Beaubourg avec Média øøø.
Depuis, il se désintéresse de la réalité et le crie à qui veut l'entendre.

LIBERATION. - Votre installation Média øøø est plutôt cauchemardesque ?

YANN NGUYEN MINH. -C'est l'histoire d'une jeune fille coinçée dans un bac de cryogénisation. Elle vit dans un univers totalement médiatisé en symbiose avec l'ordinateur qui pallie à toutes ses fonctions. Il n'ya pas de réalité, elle n'a rien d'autre à faire qu'à rêver et refuse de sortir de cet état quand l'ordinateur tente de la réveiller. Elle transforme ce signal de réveil en passages dans des mondes successifs et c'est cela que décrivent les vidéos. La vidéo se prête bien au traitement onirique. On branche les électrodes sur notre cerveau et on représente sur un écran les images du rêve. On les matérialise directement. Un pas est franchi.

LIBERATION. - Vous mélangez des bandes vidéo, un échaffaudage et des sculptures ? ,

Y.N.M. - Média øøø décrit le passage dans trois mondes successifs. La scène commence avec une seule image. On rentre dans un cadre et on suit une histoire avec un code qui permet de séparer l'imaginaire de la réalité. C’est l’âge mécanique. Ensuite, tout bascule : le Bauhaus, le cubisme, Einstein, Artaud qui a décrit dans « Le théâtre de la cruauté » de nouveaux sons les systèmes élcctro-accoustiques) et une nouvelle lumière (des lasers). C'est l'âge électrique, le moment où les émotions ont commencé à être véhiculées par des technologies. La sculpture intervient dans le troisième monde, le global, celui où il n'est plus nécessaire de raconter une histoire.
Mon environnement, comme une cabine de pilotage d'avion ou un laboratoire scientifique, est un lieu générateur d'imaginaire.
L'héroïne est sortie de l'écran.

LIBERATION. - Avez-vous conçu le scénario avant Tron ?

Y.N.M. - Oui, j'ai conçu l'histoire il y a trois ans avant d'avoir eu connaissance de l'existence de Tron. Par contre, j'ai pompé une nouvelle d'Isaac Asimov, écrite en 66.
Dans Média øøø, le visage de la jeune fille apparaît dans les panneaux publicitaires. Elle aurait pu aussi bien s'arrêter devant un kiosque à journaux et voir sa photo sur toutes les revues.

LIBERATION. - Comment avez-vous procédé pour l’accompagnement sonore ?

Y.N.M. - J'ai travaillé avec Claude Micheli. Son traitement des sons ressemble tout à fait à mon traitement d'images. Il a vu mon montage et composé un accompagnement d'après mes directives. Il n'en était pas satisfait, en a réalisé un second qui m'a tellement plu que j'ai moi-même modifié mes plans. Un dialogue interactif, en somme...
ou pour l'amour des grandes références, un esprit similaire à celui qui animait Einsenstein et Prokofiev.

LIBERATION. - Vous avez une idée ; vous l’écrivez, vous la dessinez puis vous fabriquez une image ou à l’inverse, vous découvrez un truquage, un effet puis vous cherchez une histoire ?

Y.N.M. - C'est un dialogue avec la machine.
Je ponds une histoire bidon, genre clip, et après j'expérimente les possibilités offertes par la technique. Le story-board me sert vaguement d'aide: Par contre, je dessine avec précision tous les plans de câblage. Le câblage de la régie est primordial et le raccordement de tous les appareils entre eux détermine ce qui se passe sur l'écran. Un peu comme les musiciens classiques s'appuyaient sur des histoires à l'eau de rose pour leurs compositions, le scénario de Média øøø est une sorte de prétexte à générer un certain type d'images.


LIBERATION. -Vous avez fondé une association «Les maîtres du monde ». Je suppose qu'il s’agit d'un second degré ?

Y.N.M. - C'est du premier degré. Notre groupe a mis au point une méthodologie pour trouver qui sont et où sont les « Maîtres du monde »; ces fourbes qui manipulent les médias. Dés que nous les aurons trouvés, bien évidemment, nous nous mettrons à leur place.
Nous préparons actuellement avec le concours de l'INA un film de science-fiction.
Partant du principe que nous vivons dans un ordinateur-transcendant, nous cherchons les points de non-probabilité qui permettent, si on s'y trouve au bon moment, de passer d'un futur probable à l'autre, tant que les ordinateurs contemporains ne seront pas assez Performants pour injecter des identités à l'intérieur des probables.

LIBERATION. - Dans vos bandes vidéo, les pesonnages sont des femme, nues ou presque, avec parfois, quelques touches de sado-masochisme. Pensez-vons continuer dans cette voie ?

Y.N.M. - Il y autant de sexualités que d'individus. Média øøø, comme beaucoup de mes vidéos, est une histoire d'amour. J'ai attrapé l'actrice par l'image électronique. Je me place au-dessous et au-dessus de la ceinture, entre l'érotisme gnan gnan et la vulgarité pornographique. C'est un jeu sexuel. Il y a forcément quelqu'un devant la caméra.

LIBERATION. - Vons enseignez la vidéo ?

Y.N.M. - C'est mon côté messianique. Un jour, je me suis aperçu que je n'avais pas de discours. J'ai alors acheté, au hasard, un paquet de livres, des essais philosophiques et sociologiques sur les médias. Je n'ai pu en lire qu'un : Pour comprendre les médias de Mac Luhan. Dépassé ou pas, il racontait ce que j'avais vécu et ce que j'avais découvert avec la vidéo et les ordinateurs.
.En général, on dit que la vidéo est mauvaise, qu'elle a une faible définition.
C'est ce qui m'intéresse. Le spectateur invente l'image qu'il ne voit pas. Il se raconte une histoire à partir d'une succession de petits points d'impacts sur la matière. Une histoire qui commence n'importe où et qui ne se termine jamais vraiment.

Propos recueillis par Isabelle GALLONI D'ISTRIA

Média øøø. Un environnement vidéo de Yann Nguyen Minh. Dans la salle du Cinéma du Musée (3e étage). Centre Georges Pompidou.
Jusqu'au 30 mai.


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